Marguerite Yourcenar - Les Yeux Ouverts - 1980

 



📚 « Je condamne l’ignorance qui règne en ce moment dans les dĂ©mocraties aussi bien que dans les rĂ©gimes totalitaires. Cette ignorance est si forte, souvent si totale, qu’on la dirait voulue par le système, sinon par le rĂ©gime. J’ai souvent rĂ©flĂ©chi Ă  ce que pourrait ĂŞtre l’Ă©ducation de l’enfant.
Je pense qu’il faudrait des Ă©tudes de base, très simples, oĂą l’enfant apprendrait qu’il existe au sein de l’univers, sur une planète dont il devra plus tard mĂ©nager les ressources, qu’il dĂ©pend de l’air, de l’eau, de tous les ĂŞtres vivants, et que la moindre erreur ou la moindre violence risque de tout dĂ©truire.
Il apprendrait que les hommes se sont entretuĂ©s dans des guerres qui n’ont jamais fait que produire d’autres guerres, et que chaque pays arrange son histoire, mensongèrement, de façon Ă  flatter son orgueil.
On lui apprendrait assez du passĂ© pour qu’il se sente reliĂ© aux hommes qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©, pour qu’il les admire lĂ  oĂą ils mĂ©ritent de l’ĂŞtre, sans s’en faire des idoles, non plus que du prĂ©sent ou d’un hypothĂ©tique avenir.
On essaierait de le familiariser à la fois avec les livres et les choses ; il saurait le nom des plantes, il connaîtrait les animaux sans se livrer aux hideuses vivisections imposées aux enfants et aux très jeunes adolescents sous prétexte de biologie.
Il apprendrait à donner les premiers soins aux blessés ; son éducation sexuelle comprendrait la présence à un accouchement, son éducation mentale la vue des grands malades et des morts.
On lui donnerait aussi les simples notions de morale sans laquelle la vie en sociĂ©tĂ© est impossible, instruction que les Ă©coles Ă©lĂ©mentaires et moyennes n’osent plus donner dans ce pays.
En matière de religion, on ne lui imposerait aucune pratique ou aucun dogme, mais on lui dirait quelque chose de toutes les grandes religions du monde, et surtout de celle du pays oĂą il se trouve, pour Ă©veiller en lui le respect et dĂ©truire d’avance certains odieux prĂ©jugĂ©s.
On lui apprendrait Ă  aimer le travail quand le travail est utile, et Ă  ne pas se laisser prendre Ă  l’imposture publicitaire, en commençant par celle qui lui vante des friandises plus ou moins frelatĂ©es, en lui prĂ©parant des caries et des diabètes futurs.
Il y a certainement un moyen de parler aux enfants de choses vĂ©ritablement importantes plus tĂ´t qu’on ne le fait. » đź’™

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